1938

La dernière année de paix

Munich, la fin du Front populaire, une dévaluation du franc : 1938 est la dernière année pleine avant la guerre, gravée dans deux monnaies très différentes.

1938 est l’année où l’Europe bascule sans le savoir tout à fait encore vers la guerre. Le 12 mars, les troupes allemandes entrent en Autriche : l’Anschluss est consommé, “confirmé” un mois plus tard par un référendum donnant, selon les chiffres du régime, 99,73 % de voix favorables à l’annexion. Le 15 septembre, Hitler annonce son intention d’annexer les Sudètes tchécoslovaques. La crise se dénoue dans la nuit du 29 au 30 septembre à Munich, où Hitler, Chamberlain, Daladier et Mussolini négocient et signent le partage de la Tchécoslovaquie — sans que Beneš, président de la République tchécoslovaque, ni Staline ne soient conviés à la table. Loin d’apaiser Hitler, l’accord l’encourage : moins de six mois plus tard, en mars 1939, il annexera le reste du pays.

En France, l’année signe aussi la fin politique du Front populaire. Le 9 mars, Chautemps démissionne ; Léon Blum forme un second gouvernement, avec une politique de réarmement accéléré, mais il tombe dès le 10 avril, le Sénat lui refusant les pleins pouvoirs financiers. Édouard Daladier lui succède le jour même et gouverne largement par décrets-lois. Le 4 mai 1938, il dévalue le franc et assouplit la semaine de 40 heures — l’une des dernières étapes d’une série de dévaluations entamée en 1936 avec la fin de la parité-or héritée de Poincaré. La rupture définitive avec le Front populaire intervient le 9 décembre, après la répression d’une grève générale le 30 novembre.

Deux monnaies françaises de cette année charnière racontent, chacune à sa manière, cette atmosphère de fin de cycle. Le 20 francs Turin, en argent 680 pour mille, gravé par Pierre Turin dans un style Art déco affirmé, est frappé cette année-là à plus de 10 millions d’exemplaires — un des derniers grands tirages de la série avant que la refonte liée aux besoins en métal précieux de l’imminente entrée en guerre ne réduise drastiquement les millésimes suivants : à peine 443 845 exemplaires en 1939. Le 1 franc Morlon, lui, incarne à l’inverse la monnaie du quotidien le plus ordinaire : frappé en bronze-aluminium à plus de 66 millions d’exemplaires, il ne vaut presque rien en métal, contrairement au grand module d’argent. Ce contraste entre l’argent encore préservé sur les grosses coupures et le métal vil déjà généralisé sur la petite monnaie annonce, sans le dire, l’arbitrage que la guerre imposera bientôt partout : dès 1941, l’Allemagne réquisitionnera systématiquement les métaux non ferreux français, forçant l’ensemble de la frappe vers le zinc et l’aluminium.

1938, donc, une France qui dévalue son franc, réarme timidement, voit son Front populaire s’effondrer, et continue de frapper sa monnaie — argent pour les grosses coupures, métal vil pour le quotidien — comme si de rien n’était, à un an tout juste de la déclaration de guerre.

Sources