Aucune année de la Première Guerre mondiale n’aura autant vacillé que 1917. Le 16 avril, l’offensive Nivelle se lance au Chemin des Dames avec la promesse d’une percée décisive en 48 heures. Le résultat est un désastre : 134 000 pertes françaises dont 30 000 tués rien que dans les neuf premiers jours, pour des gains seulement tactiques. Le coût humain, ajouté au froid, à la boue et à la rareté des permissions, déclenche au printemps des mutineries d’une ampleur inédite : 68 des 110 divisions françaises sont touchées, entre 59 000 et 88 000 soldats impliqués dans 139 actes collectifs d’indiscipline. Le 15 mai, Pétain remplace Nivelle à la tête des armées et change radicalement de doctrine — meilleure nourriture, meilleurs cantonnements, permissions honorées, attente des chars et des Américains plutôt que des offensives sacrifiées. Environ 554 condamnations à mort seront prononcées, entre 29 et 49 exécutées selon les sources — la France est passée, cette année-là, tout près de la rupture de son armée.
Au même moment, la guerre bascule à l’échelle mondiale. Le 6 avril, le Congrès américain vote l’entrée en guerre des États-Unis, après la reprise de la guerre sous-marine allemande à outrance et la révélation du télégramme Zimmermann, qui proposait au Mexique de récupérer le Texas, l’Arizona et le Nouveau-Mexique en cas d’alliance avec Berlin. En Russie, la révolution de février force l’abdication de Nicolas II ; celle d’octobre porte les bolcheviks au pouvoir et mène, en quelques mois, à la sortie de la Russie du conflit. En France, Georges Clemenceau devient président du Conseil le 16 novembre, avec une formule qui résume tout son septennat de guerre : “Je fais la guerre.”
Cette tension extrême se lit directement dans le monnayage français de l’année. Le financement du conflit épuise l’État : les avances de la Banque de France explosent, la production de billets passe de 21 millions d’exemplaires en 1910 à 190 millions en 1915, et les achats alimentaires à l’étranger grimpent de 1,8 à 6,9 milliards de francs entre 1914 et 1917. L’or et l’argent, dont la valeur en métal dépasse la valeur faciale, disparaissent de la circulation par thésaurisation, tandis que cuivre et nickel partent aux usines d’armement. L’État frappe alors massivement le 1 franc Semeuse en argent — 57 millions d’exemplaires rien que pour 1917 — dans une tentative de maintenir un numéraire de confiance en circulation, avant que la série ne soit arrêtée en 1920 et démonétisée en 1928. Et pour la petite monnaie, c’est un tout autre choix qui s’impose : le 10 centimes Lindauer, dont le décret créant le trou central date précisément du 10 juillet 1914, quelques semaines avant la déclaration de guerre. Ce trou n’est pas décoratif : il économise du métal réquisitionné et permet de distinguer sans ambiguïté cette petite monnaie de cupronickel des pièces d’argent, y compris au toucher, dans l’obscurité des tranchées ou lors d’un rationnement sévère de l’éclairage.
Ces deux pièces, l’une en argent massivement frappée pour lutter contre la thésaurisation, l’autre trouée pour économiser un métal stratégique, sont les deux faces d’une même crise monétaire de guerre — le reflet, dans le métal, d’une année où tout, sur le front comme à l’arrière, a failli céder.