Le 24 janvier 1789, Louis XVI convoque les États généraux à Versailles. Le royaume est au bord de la banqueroute : dès 1774, les dépenses de la couronne dépassaient les recettes de 22 millions de livres, et l’État en était réduit à dépenser par anticipation des recettes futures, creusant un trou de plusieurs centaines de millions de livres. Le gouvernement envisage même, un temps, d’émettre une monnaie de papier — projet auquel Talleyrand s’oppose, jugeant qu’une seconde émission ferait s’effondrer tout le système monétaire. C’est dans ce contexte de crise financière pure, et non encore de crise politique ouverte, que s’ouvre l’année qui va faire basculer la France.
Les événements s’enchaînent à une vitesse que personne, en janvier, n’aurait pu anticiper. Le 20 juin, trouvant leur salle de réunion fermée sur ordre du roi, les 576 députés du tiers état se rassemblent dans la salle du Jeu de paume et jurent solennellement de ne jamais se séparer avant d’avoir doté le royaume d’une Constitution. Le 14 juillet, la foule parisienne prend la Bastille — l’événement le plus emblématique de toute la Révolution, davantage symbolique que militairement décisif, mais qui signe l’irruption du peuple dans le jeu politique. Trois semaines plus tard, dans la nuit du 4 août, l’Assemblée constituante vote d’un seul élan l’abolition des droits et privilèges féodaux, des privilèges de province, de ville et de corporation — la fin, en une nuit, d’un ordre social vieux de plusieurs siècles. Le 26 août, la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen est adoptée.
Et pendant tout ce temps, à l’atelier monétaire de Paris, on continue de frapper l’écu de 6 livres au type “aux branches d’olivier” : le même profil du roi, la même légende latine “Sit nomen Domini benedictum” (“Que le nom du Seigneur soit béni”), le même dessin utilisé sans interruption depuis 1774. Rien, dans le dessin de la pièce, ne trahit ce qui est en train de se jouer à quelques kilomètres de l’atelier. C’est précisément ce décalage qui rend cette monnaie fascinante : elle circule, achète du pain, paie des dettes, change de main au marché, pendant que le pouvoir qui l’a fait frapper commence à vaciller sous elle. La monarchie continuera d’ailleurs à faire frapper ce type d’écu jusqu’en 1792 — et même, pour les tout derniers exemplaires, jusqu’à la fin mars 1793, deux mois après l’exécution du roi le 21 janvier de la même année. Le nouveau pouvoir révolutionnaire mettra un temps surprenant à remplacer entièrement la monnaie de l’Ancien Régime : on ne refait pas les outils monétaires d’un pays du jour au lendemain, fût-ce au lendemain d’une révolution.
Le prochain type d’écu, dit “à la Constitution”, ne fera son apparition qu’au printemps 1792, avec un revers montrant un génie ailé gravant le mot “CONSTITUTION” sur une tablette — la monnaie elle-même se mettant enfin à raconter ce qui s’était passé. Mais en 1789, rien de tout cela n’existe encore. L’écu que l’on tient en main aujourd’hui, frappé cette année-là à l’atelier de Paris, est un témoin d’avant : il a été façonné dans les dernières semaines d’un monde qui, sans le savoir tout à fait encore, commençait déjà à s’achever. Tenir cette pièce, c’est tenir un objet fabriqué dans l’aveuglement de son époque — ce qui, avec le recul de deux siècles et demi, est peut-être ce qu’elle a de plus émouvant à transmettre.